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ricardo gonzalez Journaliste indépendant, Ricardo González Alfonso a été condamné à 20 ans de prison en mars 2003 pour avoir dirigé la publication de « De Cuba », la première revue indépendante à paraître depuis la Révolution cubaine de 1959.
1955 jours se sont écoulés depuis le 18/03/2003, jour de l'arrestation de Ricardo Gonzalez à La Havane
Introduction


Depuis 1990, le régime de Fidel Castro est entré dans une période de restrictions et d'austérité baptisée "période spéciale en temps de paix". Ces mesures font suite à la désintégration de l'Union soviétique, qui était depuis les débuts de la Révolution le principal soutien et bailleur de fonds de Cuba.
Pour les Cubains, les années 90 sont une décennie perdue : le PIB chute de 35 %, les importations de 80 % et l'économie cubaine est presque totalement paralysée. La brutalité de l'ajustement entraîne d'incessantes pénuries et une période de désillusion pour de nombreux Cubains et de remise en question pour le gouvernement de Fidel Castro.

Pour combler le vide laissé par la disparition de son partenaire soviétique, Cuba décide de s'ouvrir au tourisme, autorise la libre circulation du dollar, et fait appel aux investisseurs étrangers. Autant de révisions du dogme socialiste qui produisent des effets secondaires inattendus : apparition de la prostitution, développement des inégalités, renforcement de la répression et exil de nombreux Cubains vers l'étranger.
Au prix de multiples contorsions idéologiques, Castro a réussi à maintenir intact le dogme socialiste. Du moins en apparence car la lutte pour la survie quotidienne a réduit le socialisme à un décor de pacotille, ou les slogans fraîchement repeints servent à dissimuler une ville et une pensée en ruine. Le rêve d'une voie cubaine vers le socialisme, plus humaniste et conforme à ses propres idéaux de générosité, s'est évanoui pour laisser place à un régime policier, militarisé à outrance où une poignée de bureaucrates et de généraux décide du sort d'un peuple réduit au silence.

"Cuba, periode spéciale" à la prétention de rendre compte à travers des images et des témoignages tournés et enregistrés à partir de 1995, de cette autre Cuba qui tente de survivre sur les décombres sur socialisme.


Fidel Castro 1999 (Discours de Fidel Castro pour le 40e anniversaire de la révolution) (extraits filmés sur un écran de télé)

« Santiagais, compatriotes de tout Cuba. J’essaye de me souvenir de cette nuit du premier janvier 1959 ; je vis et je perçois à nouveau les impressions et les détails comme si tout se déroulait à cet instant même/…
Notre tristesse passagère lors de la victoire était la nostalgie de l’expérience vécue, le souvenir encore frais des camarades tombés au long de la lutte, la conscience que ces années aussi extraordinairement difficiles et adverses nous avaient obligée à être meilleurs que ce que nous étions et à en faire les années les plus fructueuses et les plus créatrices de notre vie. Nous devions abandonner nos montagnes, nos campagnes, nos habitudes d’austérité absolue et forcée. »


L’austérité absolue et forcée de ses jeunes années, Fidel Castro ne l’a pas oubliée, et les Cubains non plus car cette austérité absolue et forcée, ils la vivent tous les jours depuis le début de la période spéciale en 1990.
Cette année-là, le grand frère soviétique pris dans la tourmente post-communiste, décide de couper net ses généreuses subventions au camarade Castro. Les importations chutent de 80 %, le PIB de 35 % pratiquement du jour au lendemain. L’économie cubaine est en ruine et le rêve socialiste tourne au cauchemar et de nombreux cubains cèdent à la tentation de l’exil. Mais d’autres choisissent de rester comme Leonardo Padura, surnommé le Hammett cubain, à cause de ses romans policiers qui décrivent de façon si noire et réaliste la société cubaine.
Léonardo Padura
Léonardo Padura, chez lui à la Havane en 1999
ITV de Leonardo Padura, écrivain cubain résidant à la Havane

Dans ces dernières années, beaucoup de choses ont changé à Cuba. Il y a eu des évolutions violentes dans la vie sociale, économique et politique cubaine, et cela a bien sur eu une influence sur ma façon de penser et la façon de penser de mes personnages. C'est là que sont mes changements fondamentaux.
À propos de la politique par exemple, un écrivain cubain qui vit à Cuba se trouve dans une situation délicate, une situation risquée lorsqu'il s'agit d'affronter le processus de création. Parce que nous sommes dans un pays où il existe un certain niveau de tolérance . l'écrivain doit essayer d'exprimer sa pensée à l'intérieur de ce cadre.
Il n'existe pas un appareil qui est chargé de la censure, il n'y a pas un censeur, un type derrière un bureau qui te dit ce que tu peux écrire ou ne pas écrire. C'est un processus beaucoup plus subtil qui résulte de toute une série de conditions bien connues des écrivains cubains, d'une problématique politique changeante. Ce qui est possible à un certain moment peut ne plus l'être à un autre. Je crois que fondamentalement ce qui fonctionne, c'est un mécanisme d'autocensure à propos de certains sujets.

Si le jeu subtil de la censure et de l’autocensure fait ici partie intégrante du métier d’écrivain, les règles sont beaucoup plus simples et brutales pour les journalistes qui refusent d’épouser le dogme castriste. Parmi eux Raul Rivero qui dirige Cuba Press une des principales agences de presse cubaine. Raul Rivero et ses collaborateurs ne voient jamais le résultat de leur travail car ils n’ont pas le droit de publier à Cuba où seule la presse contrôlée par le gouvernement est autorisée. Dictés au téléphone à un correspondant aux Etats Unis, les articles de Cuba Press sont visibles uniquement sur Internet où ils sont lus avec passion par les cubains exilés.

Raul Rivero
visionner un extrait (58 sec 400Ko) de l'ITV (nécessite Real Player)

ITV Raul Rivero, journaliste indépendant de Cuba Press.

Le journalisme à Cuba répond à une situation sui generis, c’est-à-dire que le journaliste considéré comme normal et accepté par le gouvernement et l’establishment et un journaliste qui doit défendre l’idéologie communiste. C’est un journaliste qui se développe dans les médias de diffusion nationaux qui sont tous sous le contrôle de l’Etat. La radio, la télévision et tous les journaux ont pour fonction de promouvoir et d’appuyer le programme et la plate-forme idéologique du gouvernement…

L’autre groupe dans lequel nous travaillons essaye de faire un journalisme en dehors du contrôle étatique, un journalisme sans tutelle, sans aucune couleur politique, parce que la couleur du journalisme, c’est la couleur de la vérité.
Nous travaillons dans des conditions très difficiles, pas seulement à cause de la pression policière, mais aussi parce que de fait nous n'avons accès à aucune source officielle est c'est très difficile de vérifier les informations que diffuse la presse du gouvernement.

En plus de cela nous avons subi un harcèlement sur le plan technologique, nous sommes à une étape très primitive du développement du journalisme : nous avons simplement une machine à écrire des années cinquante et un téléphone. Nous ne pouvons pas utiliser de fax ni d'ordinateur.

Dans les bureaux de Cuba Press à La Havane en 2000
L'ordinateur, ils l'ont confisqué en 1997 : nous avions commencé à communiquer avec le bureau des Etats-unis par modem et ils l'ont confisqué aussitôt. Le motif officiel, il n'y a pas vraiment d'explication : simplement en tant que journalistes considérés comme illégaux par le gouvernement nous n'avons pas le droit d'avoir un ordinateur. Simplement ce n'est pas permis.

Entre ce qui est permis et ce qui n’est pas permis passe une ligne rouge que tous les journalistes indépendants ont franchie au moins une fois, parfois, même sans le savoir.
Tout comme Raul Rivero, Manuel David Orio a passé plusieurs nuits en prison sous des prétextes divers. Journaliste à la Coopérative des journalistes indépendants de Cuba, il dispose en tout et pour tout d’une Remington de 1939 et de beaucoup de persévérance.

Surréaliste, c’est sans doute le mot qui convient pour décrire certains aspects de la réalité cubaine. Surtout lorsque le premier journaliste cubain, du moins en ce qui concerne le temps d’antenne décide de s’expliquer. Le commandant en chef est un habitué du petit écran où sa présence quasi quotidienne est devenu un sujet de plaisanterie pour les Cubains. Ce soir-là, le 5 janvier 1999, Fidel commémore durant plus de 4 heures retransmises en direct le 40e anniversaire de la création de la PNR, la police nationale révolutionnaire. Et pour la première fois le commandant en chef aborde un sujet tabou, celui de la prostitution.


Fidel Castro 1999 Discours de Fidel Castro à la télévision cubaine en 1/1999 pour le 40 ème anniversaire de la création de la PNR (police nationale révolutionnaire), où il évoque pour la première fois publiquement à la télévision le développement inquiétant de la prostitution à Cuba.
voir un extrait (40 sec 1,1Mo)
(nécessite Real Player)

Si la prostitution a connu un développement spectaculaire depuis le début de la période spéciale, c’est parce qu’il existe désormais deux Cuba. Un Cuba en pesos, la monnaie nationale, où règne la pénurie et qui est le quotidien des Cubains, et un Cuba en dollars où se mélangent touristes en goguette et Cubains à la recherche du précieux billet vert.

Sur la scène du Palacio de la salsa (1995)
voir extrait (25 sec 780Ko)
Séquence boîte de nuit

Ce soir-là, un tour operator mexicain a organisé une soirée réservée à ses clients dans les salons de l’hôtel Riviera, propriété du célèbre mafioso Meyer Lansky avant la révolution et aujourd’hui possession de l’Etat Cubain. Pour mettre de l’ambiance, on a fait appel à la star montante de la nouvelle vague cubaine, ‘ Manolin, el medico de la salsa ». Mais pas seulement : un certain nombre d’invités cubains ont aussi été admis dans le public selon des critères bien particuliers.

Mais tout le monde n’a pas la chance d’être invitée aux soirées touristico musicale de l’hôtel Riviera. C’est le cas de Katya, arrivé récemment de la province, où la vie est beaucoup plus dure qu’à la Havane.


Katya, jinetera
visionner un extrait (30 sec 915Ko) de l'ITV (nécessite Real Player)

ITV Katya (jinetera rencontrée à la Havane, originaire de Trinidad)

« Je suis née à Trinidad (Cuba) le 4 septembre 1980, .... mon père ne vit pas avec moi. L'année de ma naissance, il est parti à Miami et je ne le connais pas encore, je le connais en photo. Il me réclame, mais ma mère ne veut pas j’aille dans son pays... J’attends d’avoir 18 ans pour faire ce que je veux de ma vie.
Cette année, j'ai quitté l'école... pour moi ca ne vaut pas le coup d'étudier. Ma mère est professeur et elle est à la maison en train de faire la vaisselle. Son salaire n'est pas suffisant pour faire vivre quatre enfants : nous sommes deux à vivre ici à La havane et deux à Trinidad. "
Ici tout fonctionne avec le dollar. Ici à Cuba il y a partout la même ambiance : des touristes, des filles, des filles qui sortent avec des touristes et la police. Ici à Cuba on a une vision très grossière des filles qui fréquentent les touristes. Je suis une fille saine, je ne vais pas à l’école, mais je suis tranquille à la maison. Ici tout le monde dit que les filles qui sortent avec les touristes le font pour l’argent. Ce n’est pas ce que je crois parce que j’ai beaucoup d’amies qui se consacrent à cette vie, et la majorité veut simplement passer un moment agréable en discothèque ou manger au restaurant, manger du poulet. Parce que ici à Cuba il y a beaucoup de manque. Si tu n’as pas de dollars tu ne peux rien manger de tout ça.
La police profite de cette situation. Écoute, il y a une semaine un policier m'a arrêté dans la rue. Un policier qui me connaît depuis deux ans. Il est venu, il m’a demandé mes papiers et moi je les lui ai donnés, c'est normal. Mais ce policier, je ne le considérais déjà plus comme un policier car le jour où il m'a connu il m'a manqué de respect. Il m'a parlé de faire l'amour avec lui, il m’a manqué du respect, pour moi il n’est pas un policier.
Donc il a gardé mes papiers pendant cinq jours... et il a envoyé un ami me dire que pour récupérer mes papiers je devais faire l'amour avec lui.



Quarante ans après la révolution, le socialisme n’est plus qu’un décor de pacotille, ou les slogans fraîchement repeints ne servent qu’à dissimuler une ville et une pensée en ruine. Du rêve castriste il reste encore l’alphabétisation et la scolarisation qui permettent à la jeunesse cubaine d’attendre plus sereinement un des jours meilleurs.
Ici à l’université de La Havane, on entretient pieusement le mythe de la révolution, mais
la désillusion est cruelle pour cette génération nourrie des idéaux du socialisme et qui découvre avec amertume un capitalisme d’Etat honteux, qui a marchandé tous ses principes.


Maité, secrétaireItv Maité (secrétaire administrative)

Une jinetera c'est une femme qui monte à cheval, mais ici on le dit pour ces femmes qui chassent les étrangers pour des raisons, je ne sais pas, matérielles parfois même sexuelles, ou pour réussir à quitter le pays. Moi qui suis secrétaire et qui a un travail je n’ai pas besoin de ça. Mon salaire est de 171 pesos par mois. Au prix où sont les choses ça ne sert à rien. Par exemple si je veux louer une chambre, je ne peux pas : le loyer est trop élevé pour moi. Si je veux m’acheter quelque chose, je peux changer mes pesos en dollars, mais il me faudra attendre plusieurs mois… .Par chance j’ai mon père, ma mère et ma sœur qui m’aident…Et même si je me retrouvais dans une situation de besoin, c’est un problème moral et personnel, je n’irais pas faire la « jinetera ».
J’aimerais avoir des enfants et leur offrir le meilleur. Peut-être que je n’aurais pas assez avec mon salaire à cause de la situation actuelle où les prix sont très élevés. L’huile, le lait, les…….. , Tout ce dont on a besoin, on peut seulement l’acheter avec des dollars.
Je ne peux pas dire si j’attendrais deux mois pour acheter un paquet de lait, et c’est à cause de ça qu’il y a ces problèmes de prostitution. Mais heureusement j’ai ma famille qui m’aide à résoudre ces problèmes.


Pour tenter de faire oublier ses piètres résultats, Cuba entretient religieusement les icônes de son passé révolutionnaire. Le portrait du Che est partout, mais l’homme nouveau qu’il avait prophétisé n’est nulle part.
Le travail volontaire, l’égalité des salaires ont accouché d’une société anesthésiée par les pénuries et le manque de productivité. Le salaire mensuel moyen à Cuba est toujours de 210 pesos, soit 10 euros condamnant un nombre croissant de Cubains au système D pour survivre,

Dalila, étudianteItv Dalila (étudiante)

Une chose qui me préoccupe beaucoup, et je parle de cela à haute voix, parce que je connais beaucoup de jeunes filles - qui par exemple ont déjà une relation sérieuse avec leurs copains ou avec leur fiancé et qui à minuit sortent travailler, c’est-à-dire font l'écuyère.
Donc l’une peut avoir un mari, l’autre pas de mari, mais a sa mère célibataire et à partir de minuit elle commence son travail. Et ca si je ne l'avais vu de mes propres yeux, je ne l'aurais pas cru. Le jour j'imagine qu'elles aiment leurs maris et qu'elles sont heureuses avec l’homme qui leur plaît, mais la nuit il faut bien résoudre le problème de la nourriture....
Ma petite sœur est une métisse comme moi, mignonne et sympathique, mais elle commence à entendre parler du dollar et de tout ce qu'on peut se procurer avec des dollars. Elle aime les chewing gums, elle voit ce que sont les jineteras. Et tout ça, tu vois, ca influence l'éducation d'un enfant et la formation de la personnalité même si elle est très petite. Et toutes ces choses, on se rend compte que ca n'existait pas quand j'étais petite.

Malgré l’effondrement du monde communiste et la disparition de tous ses alliés, Fidel Castro a réussi à maintenir le dogme socialiste intact. Du moins en apparence. Car la période spéciale et ses 10 années de crise économique sans précédent ont achevé le rêve cubain qui tourne aujourd’hui au cauchemar bureaucratique et policier.

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