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ricardo gonzalez Journaliste indépendant, Ricardo González Alfonso a été condamné à 20 ans de prison en mars 2003 pour avoir dirigé la publication de « De Cuba », la première revue indépendante à paraître depuis la Révolution cubaine de 1959.
1990 jours se sont écoulés depuis le 18/03/2003, jour de l'arrestation de Ricardo Gonzalez à La Havane

Cuba, les galériens de Castro

A l’hôtel Sevilla, un des établissements les plus renommés de La Havane, et géré par le groupe français Accor, on a choisi de ne pas renier son passé.

Au contraire, les murs du superbe salon du rez de chaussée décorés d’azulejos à la Sévillane, sont ornés des clichés représentant les célébrités qui ont fréquentés l’établissement du temps de sa splendeur, c'est-à-dire avant 1959. Certains ont un casier judiciaire plus ou moins chargé. Al Capone et Santos Traficante sont là en compagnie de Graham Greene, Perez Prado, Gloria Swanson, Errol Flynn et Josephine Baker.

A l’époque le cours du peso Cubain était aligné sur celui du dollar américain et les deux circulaient à parité. Aujourd’hui ce n’est plus le cas : il faut 26 pesos cubains pour avoir un dollar. A l’époque le Sevilla appartenait à Don Almeto Battisti, un mafioso notoire qui tenait aussi entre ses mains la très lucrative « bolita » (jeu de loterie) : pour espérer travailler au Sevilla, mieux valait être en bons termes avec l’organisation.

Aujourd’hui, tout ça c’est du passé : la mafia italo-américaine à déserté les lieux et le Sevilla a été « nationalisé » par l’Etat Cubain qui en a confié la gestion au groupe hôtelier français Accor. Mais curieusement ce n’est pas Accor qui gère directement le personnel de l’hôtel, et pour espérer travailler dans un hôtel géré par une société étrangère, mieux vaut être en bon terme avec les cadres du parti qui examinent les candidatures.

En effet, pour embaucher du personnel cubain, les entreprises étrangères doivent passer par une société cubaine (ACOREC, Agencia de contrataciones a representaciones comerciales) qui détient le monopole de la sous traitance pour toutes les sociétés étrangère opérant à Cuba.

Barbarita, est serveuse à l’Hôtel Sevilla de La Havane, pourtant elle ne travaille pas officiellement pour Accor, son employeur de fait, mais pour ACOREC qui lui verse chaque mois un salaire de 210 pesos cubains (soit 8 dollars par mois).

Pour le groupe français Accor, le salaire versé pour employer Barbarita est très supérieur : Accor doit régler chaque mois le salaire de son employée à ACOREC…. En dollars, augmenté d’un coefficient de 2,1 correspondant aux charges sociales, soit 441 dollars.

En résumé, le sous traitant cubain touche 441 dollars et en reverse 8 au travailleur cubain : le reste soit 98% des sommes versées par Accor, part dans la poche de l’Etat Cubain.

 

5 centimes de l’heure.

Un carambar et les remerciements du Parti, voilà à quoi se résume le « salaire » horaire d’un Cubain en 2005, « année de l’alternative bolivarienne pour les Amériques », selon la phraséologie en vigueur. Un système plus proche de la spoliation que de la sous-traitance, qui prend la forme d’une redevance versée par les investisseurs européens à l’Etat cubain pour avoir le droit de disposer de « sa » main d’œuvre, qui au bout du compte touche un salaire dont ne voudrait pas entendre parler un journalier du Gujarat. [1].

Pourtant malgré leur salaire misérable, les Cubains qui travaillent pour les sociétés étrangères sont considérés comme des nantis, à cause de leurs conditions de travail (assurance d’avoir un repas décent à midi, avantages en nature) et des pourboires, même s’ils sont en principe mis en commun et redistribués.

Seuls les candidats qui présentent un dossier « idéologique » irréprochables sont cooptés au sein d’ACOREC. Résultat : dans les hôtels et restaurants de l’Etat Cubain, vous serez servi par une main d’œuvre très politiquement correcte, et en majorité très blanche, ce qui reflète la composition des cadres du parti, mais pas celle de la population cubaine qui est très métissée.

« Les Cubains qui travaillent dans les entreprises étrangères sont très encadrés par le Parti et le syndicat unique : ils ont plutôt intérêt a aller aux manifs, travaux volontaires et autre réunions politiques, sinon ils risquent la mauvaise note, et à terme d’être remplacé. », témoigne un chef d’entreprise français installé à Cuba depuis 8 ans.

« Le gouvernement a très peur que s’installe une société à deux vitesses, une sorte de classe sociale avec des avantages en nature et des salaires plus élevés. Travailler dans une entreprise étrangère est un privilège même si l’avantage salarial est limité par le recours obligatoire à ACOREC. Par exemple, dans mon entreprise, la plupart des commerciaux ont une voiture de fonction pour pouvoir livrer les clients : à Cuba c’est un avantage qui n’a pas de prix».

En effet, devant les stations de bus, les files d’attente sont toujours aussi longues et les visages toujours marqués par une sorte de résignation muette. A coté de la station de bus un nouveau système s’est organisé : une jeune femme en uniforme inscrit les noms des voyageurs prioritaires sur une liste et fait stopper les voitures d’entreprises (reconnaissables à leur plaque d’immatriculation bleues) qui ont obligation de les transporter, si leur trajet s’y prête.

« C’est le genre de mesure que le gouvernement adore : d’un coté on essaye de résoudre la crise des transports en commun en bricolant, et de l’autre on calme ceux qui ont le privilège d’avoir une voiture de société. Certains de mes commerciaux se font arrêter 30 ou 40 fois par jour. Vous imaginez le résultat sur la durée des tournées…. »

Il y a plus grave du simple point de vue du respect des droits élémentaires d’un salarié car en cas de licenciement, le même mécanisme confiscatoire s’applique : si un travailleur cubain est licencié par une entreprise étrangère, l’employeur doit verser des indemnités à ACOREC en dollars (1 mois par année d’ancienneté) qui sont reversées en pesos à l’employé cubain.

« Mais au niveau de la production, s’il faut faire tourner l’usine 24 h sept jours sur sept, c’est possible pour un certain temps : c’est le Parti qui décide dans l’entreprise, en accord avec le syndicat. L’ambiance dans une usine n’est forcément pas la même qu’en France : l’ouvrier gagne 8$ par mois, et le directeur de l’usine 12$. »

Accor n’est évidemment la seule entreprise concernée : le plus gros employeur étranger de main d’œuvre cubaine est sans doute le groupe espagnol Melia, qui gère 22 hôtels sur l’île. La présence française à Cuba est modeste et plutôt en recul : le Club Med a jeté l’éponge il y a deux ans, car les rapports avec le partenaire cubain était devenus « ingérables ».

Sur un stock total d’investissements étrangers estimé à 6 milliards de $ la France occupe la quatrième place avec environ 6% du total, loin derrière l’Espagne (25%), le Canada (20%) et l’Italie (19%).

Parmi les principales entreprises françaises implantée à Cuba on trouve Bouygues, le principal constructeur étranger d'hôtels à Cuba, en partenariat avec Gaviota, l’entreprise de tourisme dirigée par l’armée cubaine (neuf hôtels achevés ou en cours de construction, d'une capacité de 4 500 chambres) et ACCOR, qui gère trois hôtels à La Havane et Varadero.

Aujourd’hui le capitalisme d’Etat pratiqué sans vergogne par Cuba avec l’appui des investisseurs européens, a construit autour de Castro une petite caste de privilégiés qui attend patiemment son tour.Les détenteurs du pouvoir économique, au premier rang desquels figurent les militaires, entendent bien garantir leur avenir contre les aléas que représente la succession de Castro. Les hiérarques de l’armée, très engagés dans l’économie touristique, se satisferaient très bien d’une transition dynastique façon Kim Jong Il, ou Gnassingbé Eyadema.

D’ailleurs l’héritier est déjà désigné depuis longtemps : il s’agit de Raul Castro, frère cadet de Fidel, qui contrôle à la fois les postes clés du MINFAR (ministères de forces armées) et le MININT (ministère de l’intérieur, dirigé par le général Abelardo Colomé Ibarra, alias « Furry », implacable procureur du « procès » Ochoa). La main mise de l’armée sur l’économie est telle, que le successeur de Castro, quel qu’il soit, ne pourra pas se passer de l’appui des militaires.

A moins que…. A moins qu’une véritable alternative démocratique émerge des rangs divisés de la dissidence : c’est ce que défendent par exemple Oswaldo Paya ou Marta Béatriz Roque, à la tête de leurs organisations respectives.

Mais dans le cas ou le successeur de Castro ne serait pas une tête galonnée ou un des nombreux caciques du Parti (Felipe Perez Roque, Ricardo Alarcon, Carlos Lage sont toujours sur les rangs à des degrés divers), les investisseurs étrangers qui ont sauvé Castro de la faillite pourrait avoir du souci à se faire.

Le noyau dur de la dissidence, constitué des quatre dissidents qui avaient déjà été condamné à de la prison dès 1997 avait en effet sévèrement critiqué l’attitude des investisseurs étrangers dans un texte qui a fait date : « la patrie appartient à tous »[2] et qui a coûté à ses auteurs de deux à quatre années de prison.

 

Pour Alberto Luzárraga, docteur en droit et avocat d’origine cubaine installé à New York, la cause est entendue 

« Les contrats de travail qui lient les travailleurs cubains aux entreprises étrangères n’ont aucune valeur juridique. D’abord parce qu’ils sont discriminatoires : en effet une entreprise étrangère installée à Cuba qui veut embaucher du personnel non cubain, peut le faire librement et avec un salaire librement fixé. Or il existe une Convention duBIT [3] qui interdit explicitement tout type de discrimination fondée notamment sur la nationalité. Ensuite parce que le système confiscatoire d’emploi des travailleurs cubains est contraire à une autre convention du BIT sur la protection des salaires » [4]

 

De fait, le personnel français d’encadrement de Bouygues ou d’Accor à Cuba échappe au système de spoliation ACOREC : on voit mal comment des cadres français pourraient accepter de voir 95% de leur salaire disparaître dans la poche de Castro !

La responsabilité de l’Etat cubain qui est à l’origine de ce système est à l’évidence engagée. Mais qu’en sera t’il du successeur de cet Etat ? Il est peut probable qu’un futur état démocratique à Cuba souhaite assumer le passif d’une dictature qui n’a jamais eu d’autre légitimité que des élections factices organisée pour et par le parti unique, seul et unique source de candidats autorisés.

Dans ce cas ce sont bien les actuels investisseurs étrangers qui risquent de se retrouver face à leurs responsabilités : ils ne serait pas étonnant de voir les Cubains spoliés, se retourner directement contre leurs employeurs.

 

[1] En Inde le salaire horaire d’un travailleur non qualifié est de 0,5 dollar, 1 dollar pour un employé d’un centre d’appel. Sur la base de 140 heures par mois, le salaire moyen horaire d’un Cubain est de 6 cents de dollars, soit environ 5 centimes d’euros (bien 5 centimes).

[2]« La patria es de todos » par Félix Antonio Bonne Carcasses,René Gómez Manzano

Vladimiro Roca Antúnez, Martha Beatriz Roque Cabello

[3]C111 Convention concernant la discrimination en matière d'emploi et de profession (Note: Date d'entrée en vigueur: 15:06:1960 .)

Aux fins de la présente convention, le terme discrimination comprend:

a) toute distinction, exclusion ou préférence fondée sur la race, la couleur, le sexe, la religion, l'opinion politique, l'ascendance nationale ou l'origine sociale, qui a pour effet de détruire ou d'altérer l'égalité de chances ou de traitement en matière d'emploi ou de profession;

[4]C95 Convention sur la protection du salaire, 1949, ratifiée par Cuba en 1952.

Article 9 : « Est interdite toute retenue sur les salaires dont le but est d'assurer un paiement direct ou indirect par un travailleur à un employeur, à son représentant ou à un intermédiaire quelconque (tel qu'un agent chargé de recruter la main-d'oeuvre) en vue d'obtenir ou de conserver un emploi. »

28 août 2008
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