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ricardo gonzalez Journaliste indépendant, Ricardo González Alfonso a été condamné à 20 ans de prison en mars 2003 pour avoir dirigé la publication de « De Cuba », la première revue indépendante à paraître depuis la Révolution cubaine de 1959.
1990 jours se sont écoulés depuis le 18/03/2003, jour de l'arrestation de Ricardo Gonzalez à La Havane

La répression contre la dissidence : la fin de toute alternative démocratique ?

par JACOBO MACHOVER


Yolanda Huergo montre une photo de son mari, le journaliste Manuel Vasquez Portal, condamné à 20 ans de prison

En arrêtant, au mois de mars 2003, plus de soixante-quinze dissidents, et en faisant exécuter, quelques semaines plus tard, trois jeunes impliqués dans la tentative de détournement d’un ferry vers la Floride, Fidel Castro pensait pouvoir sceller dans la répression un pacte de sang avec ses successeurs au pouvoir. Il lui fallait mettre fin à toute velléité d’évolution démocratique une fois qu’il aurait disparu. Ce faisant, il a commis la plus grande faute de sa longue carrière au pouvoir. La répression a en effet déclenché une vague de protestations internationales sans précédent et un isolement diplomatique de son régime, contraint de se livrer à une fuite en avant dans la dénonciation d’un prétendu complot généralisé de la part des Etats-Unis et de l’Union Européenne contre la révolution cubaine. Les mobilisations massives organisées par la direction castriste ne changent rien à l’état d’ébullition à l’intérieur de l’île. Les femmes, les mères et les filles des détenus et des fusillés ont repris le flambeau. Ce sont elles à présent qui font entendre la voix de la dissidence que le Líder Máximo pensait réduire au silence.

L’ONDE DE CHOC DU PROJET VARELA

C’est le projet Varela qui est à l’origine de la crise actuelle. Qui aurait cru qu’une simple pétition, s’appuyant sur d’inexistantes possibilités offertes par la Constitution socialiste de 1976, modifiée en 1992 afin de supprimer toute référence à l’ex-Union Soviétique et aux anciens « pays frères », et réclamant un référendum pour parvenir à l’octroi des libertés démocratiques fondamentales, allait faire basculer le castrisme dans un cycle de ripostes et de répression sans fin et sans but précis, autre que de remettre au pas une population qui avait enfin démontré sa capacité à briser la peur, en apposant plus de onze mille signatures au pied de ce document ?

Oswaldo Payá, un défi pour Castro

En fait, son initiateur, Oswaldo Payá, président du Mouvement Chrétien Libération, a bénéficié d’un renfort inespéré : celui de l’ancien président américain Jimmy Carter. En lui donnant la possibilité d’en faire état en direct à la télévision, en espagnol correct malgré un fort accent, Fidel Castro commettait une énorme erreur, qu’il n’allait pas renouveler de sitôt : il venait de donner une crédibilité internationale au projet Varela, considéré à présent comme une exigence des pays démocratiques. Cuba aussi pouvait arriver à faire partie du concert des nations. L’île devait, progressivement, parvenir à une normalité souhaitée par l’immense majorité de sa population, exil inclus.
Le régime castriste allait réagir avec une de ses armes habituelles : le plébiscite. Une consultation parfaitement mimétique, allant jusqu’à copier le procédé utilisé par les partisans de Oswaldo Payá jusque dans sa forme, celle des signatures au pied d’un document proclamant la Constitution comme étant « intouchable » (ce qui est faux d’ailleurs, vu qu’elle avait déjà était modifiée). Cela donnait la mesure du désarroi du pouvoir.

Pendant trois jours, le pays était paralysé pour procéder au vote. Le résultat était, naturellement, connu d’avance : 98 % et des poussières de « oui ». Mais cette mise en scène allait vite se révéler insuffisante.
Payá s’était vu attribuer le prix Sakharov pour les droits de l’homme décerné par le Parlement européen. Au cours de son discours à Strasbourg, celui-ci soulignait que ce prix était décerné à « tous les Cubains ». Il coupait ainsi l’herbe sous les pieds des secteurs les plus radicaux de l’exil, qui l’accusaient à mots couverts d’être de connivence avec le pouvoir. La possibilité d’une transition pacifique et authentiquement démocratique commençait à se faire jour. Il fallait absolument y mettre fin, par tous les moyens possibles. L’occasion allait s’en présenter à la veille du déclenchement des hostilités en Irak.



LE DEUXIEME FRONT

Détourner les regards de la répression dans l’île en profitant de la deuxième guerre du Golfe : était-ce bien là l’objectif de Fidel Castro en déclenchant cette vague d’arrestations entre le 18 et le 20 mars ? Non. Au contraire, il lui fallait attirer à tout prix l’attention internationale sur Cuba pour pouvoir s’inscrire dans un mouvement plus général : celui d’une lutte globale des opprimés contre l’impérialisme et la mondialisation, seule manière pour lui de rompre l’isolement de son régime. C’était le sens de ce qui était destiné à rester une discrète escale à Paris du Líder Máximo au mois de février pendant le sommet franco-américain : user de son influence auprès des chefs d’Etat des trois pays africains membres du Conseil de Sécurité de l’ONU afin d’empêcher le vote de la résolution appuyant l’intervention en Irak. Ce faisant, Castro entrait ainsi dans le jeu de la France, de l’Allemagne et de la Russie. Et puis, l’ambassade cubaine à Bagdad allait rester ouverte tout au long des trois semaines de guerre, comme au cours des bombardements sur Belgrade en 1999.

trois exécutions pour l'exemple

Mais comme les arrestations ne suffisaient pas à retenir les projecteurs et les caméras, il fallait encore autre chose : des exécutions. Trois parmi la douzaine de jeunes Cubains qui avaient tenté de quitter Cuba en détournant, ce qui s’était déjà produit à plusieurs reprises, notamment au début de la crise des balseros en 1994, la lanchita de Regla vers les côtes américaines allaient en faire les frais. Ils étaient purement et simplement exécutés après un procès ultra-sommaire. Cependant, les Américains refusaient toujours de poursuivre sur leur lancée et d’inclure Cuba dans l’ « axe du Mal ». Les déclarations de George W. Bush, de Colin Powell et de Donald Rumsfeld allaient toutes dans le même sens, à savoir un refus d’envahir Cuba malgré toutes les sollicitations du pouvoir et de certains milieux caricaturaux de l’exil. L’administration américaine se contenta de renvoyer dans l’île un certain nombre de diplomates accusés d’espionnage, ce qui était insuffisant pour mobiliser le peuple cubain et ses sympathisants à l’étranger autour de l’idée d’une agression imminente. Fidel Castro devait donc se trouver de nouveaux adversaires ailleurs, surtout en Europe.

le mythe de l'agression américaine

Le régime castriste ne peut avoir de légitimité que s’il parvient à faire croire à l’éventualité d’une agression. C’est là tout son art. En effet, il est toujours parvenu à internationaliser ses propres crises internes, notamment lorsqu’il s’agit de fuites massives, comme ce fut le cas en 1964-1965, puis en 1980, puis enfin en 1994, en en rejetant la faute sur l’embargo ou sur la propagande des Etats-Unis. C’est le sens qu’il a constamment donné aux mobilisations massives et forcées de la population cubaine autour de ses initiatives, que ce soit en organisant des « Marches du peuple combattant » contre les gusanos (les vers de terre toujours présents, l’ennemi intérieur en quelque sorte) ou en perçant La Havane de tunnels qui seraient autant de refuges en cas de guerre. Cette fois, pourtant, le filon paranoïaque semble s’être quelque peu tari. Bien sûr, des centaines de milliers de personnes, emmenées sur les lieux par camions entiers, ont quand même manifesté dès l’aube en prenant pour cible les ambassades d’Espagne et d’Italie. Mais les dissidents sont toujours là, certains en prison, d’autres en liberté surveillée. Ils n’ont pas pu prendre le chemin de l’exil. Surtout, les femmes, les mères, les filles des prisonniers sont devenues leurs porte-parole en se rassemblant pacifiquement tous les dimanches à l’église de Santa Rita et en concédant de nombreux entretiens à la presse étrangère et aux radios de l’exil.

le réveil de l'Europe

Et puis, l’Europe a enfin pris la mesure de la répression à Cuba. Jusqu’à présent, les diplomates de l’UE, excepté ceux de l’Espagne depuis l’accession au pouvoir de José María Aznar, se contentaient d’émettre des protestations symboliques, sans jamais remettre en cause leurs relations avec l’île ou l’aide accordée à titre humanitaire ou culturel. Cette fois, pourtant, les choses ont radicalement changé. Si bien les sanctions sont demeurées au niveau symbolique, le gouvernement cubain a été amené à retirer de lui-même sa candidature à l’accord de Cotonou et a lancé une offensive sans précédent, d’abord à la télévision, par la voix de Fidel Castro en personne, puis dans la rue, avec la participation du même Castro, contre l’Espagne et l’Italie. Finalement, la France, toujours avec un temps de retard, a annoncé officiellement qu’elle allait réexaminer ses relations avec Cuba.
Pourquoi ce changement radical dans la vision européenne ? Il serait naïf de croire qu’il ne s’agit que d’une réaction d’indignation face à la répression exercée à l’encontre des dissidents. Outre la volonté, en ce qui concerne la France, de se rapprocher par des gestes concrets des Etats-Unis après la crise surgie de la guerre en Irak, les membres de l’Union se rendent compte que le castrisme touche à sa fin et qu’il vaut mieux arrêter de lui servir de caution respectable à l’étranger. Surtout, les Européens ainsi que les Américains pensent qu’une alternative démocratique est possible, même si celle-ci est encore en gestation.



QUELLE ALTERNATIVE ?

La santé du Líder Máximo est chancelante, ce n’est plus un secret pour personne. Depuis le 23 juillet 2001, jour où celui-ci s’est écroulé, en plein discours, devant les caméras de télévision, il ne se passe pas une semaine sans qu’une rumeur ne fasse état d’une crise cardiaque ou d’un malaise. A la veille de Noël 2002, Fidel Castro lui-même se fendait d’un article dans le quotidien officiel du Parti Communiste, Granma, expliquant à ses « chers compatriotes » qu’il avait dû être hospitalisé à la suite d’une piqûre de moustique ou d’insecte. Par ailleurs, ses discours publics sont toujours aussi longs mais ils sont émaillés de longues plages de silence ou bien d’hésitations pendant lesquelles Castro perd ses notes, s’embrouille dans ses explications et dans ses gestes, bafouille dans son exposé, revient en arrière… Bref, tout cela fait craindre pour sa santé physique et mentale, à près de 77 ans.

l'impossible succession

Officiellement, le successeur est tout désigné : c’est son frère, Raúl Castro, qui est un peu plus jeune que lui mais dont l’état physique n’est guère meilleur que celui de son aîné. Raúl a néanmoins l’avantage d’être ministre de la Défense et par là-même à la tête du seul secteur qui fonctionne correctement dans le marasme économique et administratif actuel : l’armée. Autour de lui, s’est constituée une troïka plus présentable, prête à prendre la relève si les deux frères se révélaient défaillants. Il s’agit de Felipe Pérez Roque, le jeune ministre des Affaires Etrangères, « la voix de son maître », de Carlos Lage, le ministre de l’Economie, assez compétent pour empêcher l’économie de l’île de s’écrouler totalement, et du président de l’Assemblée Nationale, le vieux et rusé Ricardo Alarcón. De ces trois plus ou moins jeunes technocrates, Pérez Roque est celui qui a le plus de visibilité, prenant le micro lorsque Fidel Castro s’écroule ou défilant au côté du Commandant en Chef au cours de la dernière manifestation.
Cependant, les alternatives possibles ne viennent pas que du pouvoir. Paradoxalement, les interventions télévisées du Commandant en Chef, dénonçant l’opposition avec force noms et détails, donne à celle-ci une crédibilité qu’il lui est impossible d’acquérir dans un pays où tous les médias sont sous contrôle étatique. Les principaux dissidents commencent à acquérir, de ce fait, une certaine légitimité auprès de la population, malgré les divisions en centaines de petits groupes de ceux qui luttent pacifiquement contre le régime. De plus, les associations qui se trouvent à l’intérieur de l’île travaillent à présent en coordination avec les organisations les plus puissantes de l’exil, notamment avec la Fondation Nationale Cubano-Américaine et le Plateforme Démocratique, une fois les premières méfiances surmontées. Presque tout le monde, à l’intérieur comme à l’extérieur, s’accorde sur la nécessité d’une transition pacifique, laissant de côté les discours extrémistes d’autrefois, ce qui n’empêche d’ailleurs pas les autorités castristes de dénoncer régulièrement la « mafia terroriste » de Miami.

une société à deux vitesses

D’un autre côté, la société cubaine, depuis l’instauration de la « période spéciale en temps de paix » et la dollarisation de l’économie, a appris à mener sa vie quotidienne en dehors des contraintes de l’idéologie. Peu sont ceux qui continuent à croire en des lendemains qui chantent, alors qu’une société à deux vitesses a été instaurée dans l’île, entre ceux qui ont des dollars et ceux qui n’en ont pas, ceux qui profitent du tourisme et ceux qui restent en dehors, ceux qui bénéficient des envois d’argent des exilés et ceux qui n’ont pas de famille à l’étranger. La société cubaine s’organise par elle-même, avec les déformations que cela peut entraîner dans le futur : l’irruption d’une délinquance organisée liée à l’accroissement de la prostitution, du trafic de devises et des combines pour contourner les tracasseries d’un système tatillon.
Rien de tout cela ne peut assurer une transition pacifique. Tout dépendra de la capacité de résistance des successeurs de Fidel Castro et de leur volonté de s’adapter à une nouvelle donne, plus en accord avec le nouveau millénaire. Le pacte scellé autour du Líder Máximo peut rapidement se défaire à la mort de celui-ci, même s’il serait vain d’attendre l’avènement d’un homme providentiel capable de mener une transition en douceur depuis le pouvoir. Certains secteurs de l’armée, déjà largement intégrés au secteur capitaliste en plein développement dans l’île, surtout dans le secteur touristique, pourraient pousser en ce sens, avec l’aide de fractions minoritaires de l’exil et de certains dissidents de l’intérieur, notamment ceux qui réclament aujourd’hui un changement sous la houlette de Fidel Castro en personne (oui, il y en a), ce qui, dans les circonstances présentes, peut sembler bien illusoire.

Une transition démocratique est toujours possible

Toujours est-il que la répression actuelle n’a pas rempli les objectifs que lui avait assigné le pouvoir castriste. Loin de faire taire les voix des dissidents, elle leur a au contraire fourni un écho durable, construisant, du même coup, une alternative crédible aux yeux de la communauté internationale et au sein de la population cubaine, qui commence à considérer ces dissidents qui n’ont pas, pour une fois, avoué leurs crimes, comme des porte-parole de leur volonté réduite au silence durant plus de quarante ans. Fidel Castro, de son côté, n’a pas réussi, comme en d’autres occasions, à faire accepter la répression comme faisant partie du combat de la forteresse assiégée contre l’impérialisme, hier américain, aujourd’hui mondial. Les temps ont changé et les mythes, même s’ils ont encore la vie dure, sont à bout de souffle. Le temps biologique et le temps historique finissent par se rejoindre. La raison du possible, celle d’une transition démocratique, peut désormais l’emporter sur l’utopie castriste et sa matérialisation totalitaire.

Jacobo Machover

N.B. Les inter-titres sont de la rédaction.

28 août 2008
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